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Journal Krokodil

Le mythe de la collaboratrice infatigable

Ou comment j'ai appris à confondre ma valeur avec ma capacité à encaisser.

Yasmine3 min de lecture

Réponse courte

Parce que l'endurance n'est pas une compétence mais une ressource, et qu'elle s'épuise. Pendant dix ans, j'ai confondu ma valeur avec ma capacité à tout porter — jusqu'à ce que le corps pose la limite que je refusais de poser moi-même.

Il existe un profil que beaucoup d'organisations adorent. Celui qui dit oui. Celui qui reste tard. Celui dont on dit en réunion : « elle va gérer ». Trois syllabes qui tiennent lieu de fiche de poste, de remerciement et de plan de carrière.

Pendant dix ans, dans différentes entreprises, j'ai été ce profil. Je pensais sincèrement que ma capacité à tout porter prouvait ma valeur. C'était faux. Et il m'a fallu un effondrement pour le comprendre.

Le pacte que j'ai signé avec moi-même

Quand tu entres dans un environnement où le numérique est encore peu structuré, et que tu sais faire, un pacte se noue — pas avec l'entreprise, avec toi-même. Tu te dis : je vais prouver. Je vais prendre ce périmètre, et tout ce qui déborde avec.

Ce que je portais, concrètement

Pendant plusieurs années, j'ai occupé un poste de responsabilité digitale dans une organisation où le numérique était encore peu structuré : créer de zéro une présence e-commerce, lancer des canaux de vente, ouvrir des partenariats, piloter des intégrations techniques. Le tout avec une équipe réduite à sa plus simple expression : moi.

Je faisais le travail de plusieurs personnes, avec le titre d'une seule et le budget d'aucune. Quand tu fais bien le travail de trois, on ne te donne pas deux collègues. On te donne un quatrième dossier. Et je le prenais, à chaque fois.

Le signal que j'ai refusé d'entendre

À un moment de grande vulnérabilité personnelle, j'ai senti que ma place dans l'organisation n'était plus évidente — pas à cause d'un événement brutal, mais par accumulation de micro-signaux. Mon réflexe a été celui de toujours : compenser, serrer les dents, me dire que ça allait s'arranger.

Le retour, et la désillusion

Après une absence de plusieurs mois, je suis revenue — fatiguée mais déterminée à reprendre ma place. Sauf que le décalage ressenti avant mon départ s'était amplifié. Chaque initiative me coûtait plus d'énergie que jamais.

La séparation, et ce qu'elle m'a révélé

J'ai vécu la séparation professionnelle comme un mélange de soulagement et de honte. Épuisement professionnel. Arrêt. Puis départ. Je n'étais pas seulement en difficulté dans un cadre exigeant : j'ai aussi participé, par mes propres mécanismes, à me placer dans une position intenable.

Ce que j’en conclus

Le mythe, démonté

L'endurance n'est pas une compétence. C'est une ressource, et comme toute ressource, elle s'épuise. Confondre les deux, c'est croire que tu vaux ce que tu supportes. C'est faux : ta valeur, c'est ce que tu sais faire, ce que tu construis — pas le nombre d'heures que tu tiens debout.

Le plus dangereux dans ce mécanisme, ce n'est pas le cadre professionnel. C'est l'histoire que tu te racontes pour y rester : celle où tu es irremplaçable, où tout ira mieux si tu tiens juste un peu plus longtemps. Cette histoire est un mythe. Et ce mythe m'a coûté ma santé.

Si tu es cette personne qui « gère », demande-toi ce que ça te coûte. Et demande-toi surtout : est-ce que tu tiens parce que tu construis quelque chose, ou est-ce que tu tiens parce que tu ne sais plus comment t'arrêter ?

Yasmine — Maman de deux enfants. Dix ans d'e-commerce. Complice involontaire d'un mythe qui récompense l'endurance, jamais la lucidité.

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