Le mythe de la collaboratrice infatigable…

Ou comment j’ai appris à confondre ma valeur avec ma capacité à encaisser.

Il existe un profil que beaucoup d’organisations adorent. Celui qui dit oui. Celui qui reste tard. Celui qui absorbe les urgences des autres, qui comble les trous, qui transforme le flou en process et le chaos en résultat. Celui dont on dit en réunion : « elle va gérer ». Trois syllabes qui tiennent lieu de fiche de poste, de remerciement et de plan de carrière.

Pendant dix ans, dans différentes entreprises, j’ai été ce profil. Je ne m’en plaignais pas. J’en étais fière. Je pensais sincèrement que ma capacité à tout porter prouvait ma valeur. Que plus je compensais, plus je devenais indispensable. Que l’indispensabilité était une forme de sécurité.

C’était faux. Et il m’a fallu un effondrement pour le comprendre.

Le pacte que j’ai signé avec moi-même

Quand tu entres dans un environnement où le numérique est encore peu structuré, et que tu es quelqu’un qui sait faire, il se passe quelque chose de très subtil. Un pacte se noue. Pas avec l’entreprise. Avec toi-même.

Tu te dis : je vais prouver. Je vais montrer ce que je sais faire. Je vais prendre ce périmètre, et tout ce qui déborde avec. Les sujets orphelins. Les urgences de dernière minute. Les projets que personne ne comprend assez pour piloter. Tu ne le fais pas par naïveté. Tu le fais parce que tu sais faire. Et parce qu’au fond, tu crois à une équation simple : si je prouve ma valeur, on finira par la reconnaître.

C’est là que se situe mon erreur. Pas dans l’effort, dans la croyance. J’ai cru que la compétence parlait d’elle-même. Que le résultat suffisait. Que la reconnaissance viendrait naturellement, comme une conséquence logique du travail bien fait.

Mais la reconnaissance dans une organisation ne fonctionne pas comme ça. Elle ne dépend pas uniquement de ce que tu produis. Elle dépend de qui te voit, de qui te soutient, de ta position dans un équilibre de forces qui te dépasse. Et quand tu compenses le vide sans jamais poser de condition, tu n’accumules pas de la visibilité : tu deviens invisible. Tu rends le dysfonctionnement confortable pour tout le monde sauf pour toi.

Ce que je portais, concrètement

Pendant plusieurs années, j’ai occupé un poste de responsabilité digitale dans une organisation où le numérique était encore peu structuré. Mon rôle : créer de zéro une présence e-commerce. Lancer des canaux de vente. Mettre en conformité des opérations commerciales. Ouvrir des partenariats. Piloter des intégrations techniques. Le tout avec des moyens limités et une équipe réduite à sa plus simple expression : moi.

Je faisais le travail de plusieurs personnes, avec le titre d’une seule et le budget d’aucune. Et je le faisais bien. C’est important de le dire ; pas par vanité, mais parce que c’est précisément ce qui rend le mécanisme pervers : quand tu fais bien le travail de trois, on ne te donne pas deux collègues. On te donne un quatrième dossier.

Et moi, je le prenais. À chaque fois. Parce que dans ma tête, refuser un dossier, c’était reconnaître une limite. Et reconnaître une limite, c’était risquer de perdre la seule chose sur laquelle je m’appuyais : l’idée que je devais montrer mes compétences.

Le signal que j’ai refusé d’entendre

À un moment de grande vulnérabilité personnelle, j’ai compris que ma place dans l’organisation n’était plus évidente. Pas à cause d’un événement brutal. Plutôt par une accumulation de micro-signaux : un décalage croissant entre ce que je vivais intérieurement et ce que mon environnement professionnel semblait attendre de moi. Le sentiment diffus que l’espace que j’occupais se rétrécissait, non pas parce que je travaillais moins bien, mais parce que quelque chose avait changé dans l’équilibre.

J’aurais pu m’arrêter là. Prendre du recul. Écouter ce que cette situation essayait de me dire. Mais non. Mon réflexe a été celui de toujours : compenser. Serrer les dents. Me dire que ça allait s’arranger. Que le temps allait remettre les choses en place.

Le temps ne remet rien en place quand on refuse de regarder ce qui est déjà déplacé.

Le retour, et la désillusion

Après une absence de plusieurs mois, je suis revenue. J’étais fatiguée; comme n’importe qui dans ma situation; mais présente. Compétente. Déterminée à reprendre ma place.

Sauf que le décalage que j’avais ressenti avant mon départ s’était amplifié. Je ne retrouvais plus mes repères. Mon autonomie, qui avait été une force, me semblait désormais suspecte à mes propres yeux. Chaque initiative me coûtait plus d’énergie. Chaque interaction professionnelle générait un stress disproportionné. J’avais la sensation de courir sur un tapis roulant dont quelqu’un avait augmenté la vitesse sans me prévenir.

Avec le recul, je sais que ce « quelqu’un », c’était aussi moi. Moi qui refusais d’admettre que je ne pouvais plus tenir le rythme que je m’étais imposé pendant des années. Moi qui continuais à chercher à l’extérieur une validation que j’aurais dû d’abord me donner à moi-même.

La séparation, et ce qu’elle m’a révélé

J’ai vécu la phase de séparation professionnelle comme un moment de grande confusion. Un mélange de soulagement et de honte. Le sentiment de porter seule la responsabilité d’une décision qui me dépassait émotionnellement. Et surtout, l’impression terrible d’avoir échoué, alors que mon corps, lui, venait simplement de poser la limite que ma tête refusait de poser depuis des mois.

Épuisement professionnel. Arrêt. Puis départ.

Et c’est là que je veux être honnête avec toi, lectrice, lecteur. Parce que c’est le cœur de cet article.

Je n’étais pas seulement en difficulté dans un cadre professionnel exigeant. J’ai aussi participé, par mes propres mécanismes, à me placer dans une position intenable. Chaque fois que j’ai dit oui à un dossier de trop, chaque fois que j’ai travaillé un dimanche pour « prouver », chaque fois que j’ai absorbé un déséquilibre en le rationalisant, j’ai nourri une dynamique qui ne pouvait pas durer. J’ai montré que je n’avais pas de limite. Et j’ai fini par le croire moi-même.

Le mythe, démonté

Voici ce que j’ai appris, au prix fort.

L’endurance n’est pas une compétence. C’est une ressource. Et comme toute ressource, elle s’épuise. Confondre les deux, c’est croire que tu vaux ce que tu supportes. C’est faux. Ta valeur, c’est ce que tu sais faire, ce que tu vois, ce que tu construis. Pas le nombre d’heures que tu tiens debout.

J’ai aussi appris que la compétence, quand elle n’est pas adossée à un positionnement clair, à des limites posées, à une capacité à dire non, ne protège de rien. Elle s’use. Et toi avec.

Et j’ai appris, enfin, que le plus dangereux dans ce mécanisme, ce n’est pas le cadre professionnel. C’est l’histoire que tu te racontes pour y rester. Celle où tu es forte. Celle où tu es irremplaçable. Celle où tout ira mieux si tu tiens juste un peu plus longtemps.

Cette histoire est un mythe. Et ce mythe m’a coûté ma santé.

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Cet article n’est pas un règlement de comptes. Ce n’est pas l’histoire d’une entreprise. C’est l’histoire d’un mécanisme : le mien. Un mécanisme que je partage parce qu’il est universel.

Si tu es cette personne qui « gère » , demande toi ce que ça te coûte. Et demande toi surtout : est-ce que tu tiens parce que tu construis quelque chose, ou est-ce que tu tiens parce que tu ne sais plus comment t’arrêter ?

Yasmine

Maman de deux enfants. Dix ans d’e-commerce. Complice involontaire d’un mythe qui récompense l’endurance, jamais la lucidité.

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